Bords de vie

République Démocratique du Congo

Enfants et soldats

Plus de 33 000 enfants ont été associés aux groupes armés entre 1998 et 2003 en République Démocratique du Congo. Utilisés en première ligne des combats, réduits à l’exploitation humaine et à l’esclavage sexuel, certains d’entre eux témoignent depuis le mois de janvier devant la Cour pénale Internationale, dans le cadre du procès de Thomas Lubanga. 7000 enfants seraient encore actifs dans des milices aujourd’hui.

« Notre commandant a donné un ordre à un soldat qui possédait une arme. Il a dit : « Prends une arme et exécute ce jeune homme qui a essayé de fuir. Donne un exemple pour ceux qui voudraient tenter de s’enfuir » ».  Le témoin raconte son calvaire derrière une vitre teintée. Sa voix est déformée par un procédé numérique. Des dispositions appliquées par la Cour après que le premier témoin présenté par l’accusation revienne sur sa déposition quelques heures plus tard. La Cour avait alors considéré que la confrontation directe avec l’accusé avait provoqué la peur de représailles. Longue pause. Le témoin poursuit : « Certains commandants emmenaient des filles, des recrues, et leur disaient : « Aujourd’hui, tu viens et tu couches avec moi » ».

Depuis le 26 janvier dernier, la Cour Pénale Internationale juge Thomas Lubanga. C’est le premier procès de l’institution depuis sa création. Un procès qui prend valeur de test de crédibilité pour la CPI, et qui constitue un enjeu majeur pour les défenseurs des Droits de l’Homme qui dénoncent depuis des années l’enrôlement d’enfants dans des groupes armés.

Thomas Lubanga dirigeait la milice UPC (Union des Patriotes Congolais) en Ituri, entre 1999 et 2003. Le conflit opposait alors deux communautés, les Lendus et les Hemas. Sur fond de guerre entre éleveurs et cultivateurs, le conflit trouve sa véritable raison dans la lutte pour la possession des nombreuses ressources minières de la région. L’Ouganda, pays frontalier, a largement alimenté le conflit qui a dégénéré dans tout l’est du pays, en impliquant pas moins de 7 pays africains. Cette guerre est devenue « la première guerre mondiale » du continent.

Moi je suis rentré dans l’armée, ce n’était pas de ma propre volonté. C’était pendant les guerres de 1998. Il ne restait que moi, ma mère et mes deux sœurs dans la parcelle. Les autres membres de ma famille étaient à Kongolo. Mon grand frère était à Kamina, il étudiait. Les gars du RCD sont venus à la maison -c’étaient des Congolais- ils se battaient contre les forces gouvernementales dans notre village. C’était un samedi, je n’étais pas à l’école parce qu’on travaillait aux champs. A 11h, on est rentrés à la maison. J’ai vu qu’on avait battu ma mère. Elle vendait des petites marchandises, des friperies. Elle m’a dit, « ils n’ont pas voulu prendre ce que je leur donnais. »  Elle a proposé de l’argent, mais ils n’ont pas voulu. Ils l’ont attrapée, ils l’ont battue, ils l’ont déshabillée et violée. J’avais 10 ans. Ca m’a vraiment perturbé dans la tête. Et comme ils avaient tout pillé dans la maison, ça me faisait encore plus mal. On m’a envoyé dans la forêt chercher des brindilles pour le feu, et c’est là que j’ai rencontré les soldats. Il m’ont capturé et ils m’ont dit « que tu le veuilles ou non, tu deviendras soldat. » J’ai tout fait pour qu’ils me lâchent. J’ai pleurniché, mais ils n’ont pas voulu me lâcher. Ils voulaient des soldats pour les prochaines batailles parce que leur effectif avait trop diminué. Pendant les combats, beaucoup de soldats étaient morts. Il y avait beaucoup d’enfants recrutés.

Fabrice, originaire de Nyunzu –province de l’équateur, recruté de force dans  la composante RCD à l’age de 12 ans. Enfant soldat durant 6 ans.

UN PROCES AU GOUT AMER

A Bunia, la capitale du district de l’Ituri, l’ouverture du procès était attendu. Mais en juin 2008, alors que les juges ordonnent la libération de l’accusé, considérant que le bureau du procureur –censé instruire à charge et décharge- n’avait pas transmis toutes les pièces à la défense et que Thomas Lubanga ne bénéficierait donc pas d’un procès équitable, c’est la consternation qui domine. Les partisans de l’UPC font la fête durant 3 jours, tirant en l’air, et semant la panique dans plusieurs localités autour de Bunia, entonnant déjà l’air des représailles. Les victimes étouffent leur colère. En privé, les doutes cognent l’incompréhension : « C’est vrai, Thomas Lubanga a recruté des enfants-soldats. Il doit être jugé. Mais il a commis ou ordonné des massacres et des viols aussi. Et pour cela, il n’est pas jugé. D’ailleurs pourquoi est-il jugé là-bas, aux Pays Bas ? C’est ici qu’il a commis ses crimes. Pourquoi la justice congolaise ne le juge pas ? »

La CPI entend les victimes directes (enfants recrutés) ou indirectes (parents) liées aux chefs d’accusation, c’est-à-dire le recrutement et l’utilisation d’enfants. Environ 90 victimes participent, en tant que témoins, mais avec la possibilité également -et c’est la première fois dans une juridiction internationale- de soumettre des preuves à charge et à décharge. En revanche, les victimes qui ne rentrent pas dans les termes des charges retenues -les victimes de viol, de spoliation de biens ou de sévices corporels- ne peuvent prétendre à rien.

 

Le procès pend alors un goût amer. Que dire d’autre ? Le conflit d’Ituri a fait plus de 60 000 morts et 500 000 personnes déplacées en 5 ans, selon les sources onusiennes et les Ongs internationales. Les témoignages font état des pires crimes contre l’humanité et violations des droits de l’homme, tandis que la mission de maintien de la paix de l’ONU -la MONUC- était incapable de s’interposer. Il a fallu l’intervention en 2003 de troupes d’élites françaises, sous mandat spécial de l’ONU, pour stabiliser la province. « Qu’est ce que ça va nous apporter, à nous qui avons souffert, ce procès ? » Les mois d’instruction et la salle d’audience « High tech » de la CPI paraissent loin du désir de justice de ces victimes là, qui se sentent trahies et dépossédées. « Et pourquoi la Justice congolaise ne juge t-elle pas tous les autres ? Thomas Lubanga n’est pas le seul à avoir commis des crimes et recrutés des enfants soldats. » La Justice congolaise paraît en effet bien pâle dans son souci d’indépendance, et incapable d’amorcer un travail d’inventaire nécessaire à la réconciliation. Les Congolais désespèrent de voir un jour Laurent Nkunda, le général déchu responsable depuis quatre ans des vagues de violences aux Nord et sud Kivu, juger dans le pays. Pis, Bosco Ntaganda -ancien bras droit de Thomas Lubanga devenu chef d’Etat-major de Nkunda, devient l’homme fort du gouvernement de Kabila après le putsch organisé à l’intérieur du CNDP qui a conduit à l’éviction de Nkunda en mars dernier. Bosco Ntaganda est pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt de la CPI depuis 2006. Le gouvernement congolais choisit pour le moment d’ignorer tous les appels de la communauté internationale et l’indignation des victimes, qui réclament son arrestation.

Début 2008, le chef « Kawa » - autre bras droit de Thomas Lubanga durant la guerre en Ituri- était acquitté par la Cour d’appel de Kisangani. Une décision qui souleva l’indignation de tous les défenseurs des droits humains. En 2006, Jean Pierre Biyoyo, officier des troupes régulières congolaises qui était entré en rébellion avec le groupe M40, était condamné pour insurrection et détention illégale d’enfants – ce qui implique de fait le recrutement forcé. Quelques mois plus tard, après une évasion organisée, il accompagnait une mission officielle de l’armée congolaise au Sud-Kivu, censée sensibiliser les milices au processus d’unification et de désarmement. Quant aux autres groupes armés, la majorité de leurs chefs ont rejoint le processus de brassage, négociant d’abord une amnistie et un grade de commandement dans la nouvelle armée congolaise. Ils sont maintenant officiers de haut rang, et intouchables. Au moins pour la justice nationale. Car la CPI ne reconnaît ni les amnisties, ni la prescription en matière de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Mais l’institution ne peut pas juger tous les protagonistes d’un conflit. Elle n’en a pas les moyens. Les victimes ont donc peu d’espoir d’obtenir une reconnaissance de leurs préjudices. Amer... Ils ont le sentiment d’être sacrifiés au nom d’une paix marchandée. « Ce que nous réclamons, c’est un tribunal spécial pour juger des crimes en RDC, comme ceux qui ont eu lieu pour les conflits au Rwanda, en Sierra Leone, et une Commission Vérité Réconciliation. »

C’est à Akula qu’on les a tous repoussés. On a fait un massacre. On les a massacrés, et quand on en a fini, on a pris les survivants et on a fait une parade. Nos chefs disaient :  « ça c’est notre ennemi, et il est venu pour nous exterminer chez nous au Congo, mais aujourd’hui on est là parce qu’il doit se voir avec Dieu, ou je ne sais qui… On va le pilonner, on va le mettre dans un mortier et celui qui voudra le mangera ! »

Pour mettre un gars dans un mortier, il faut le faire doucement, d’abord le bras, puis une jambe, etc… Une fois que tout est bien mou (broyé), tu mets ton bras à l’intérieur, et tu continues. Tu broies la poitrine, la tête, et puis il devient comme une sardine. Après tu montres ce qu’il est devenu à ses potes. Tu leur dis «  eh vous, on est gentils avec vous, on ne va pas vous tuer. On vous enlèvera seulement la bouche ! Allez voir vos frères de l’autre côté et allez leur dire qu’ici on est méchants. Regardez comme on a broyé votre frère ».

Après, on joue à « l’hôpital ». C’est-à-dire qu’on prenait un gars, on le tenait et on lui enlevait ses lèvres. Tout le tour des lèvres, on le découpait. Pour laisser les dents apparentes. Puis on le lâchait, et on lui disait « va faire ton rapport ! » Il rentrait et il ramenait tous ses potes, tous ceux qu’il croisait.

Aboli, originaire de la province de l’équateur, recruté de force dans  la composante MLC à l’age de 11 ans. Enfant soldat durant 7 ans.

UNE REINSERTION DIFFICILE

Le procès Lubanga ne fait référence qu’à un seul épisode des guerres successives qui ont secoué le Congo depuis 15 ans. De 1998 à 2003, deux conflits majeurs ont opposé des groupes armés qui se sont tous livrés au recrutement –volontaire ou forcé- d’enfants. Fin, 2006, la CONADER –organe national chargé des programmes de démobilisation et de réinsertion- avaient démobilisé 33 000 enfants. Mais les agences des Nations Unies et les ONGs estimaient que 11 000 enfants auraient échappé au recensement. Parmi eux, les jeunes filles sont  les plus nombreuses. Souvent cachées par leurs officiers qui les exploitent sexuellement, elles sont présentées comme leurs « épouses » et  non comme des soldats. Honteuses des sévices qu’elles ont pu subir, elles préfèrent ne pas rejoindre leur communauté, anticipant le rejet et la honte qu’elle ferait subir à leur famille. Une double peine...

Les autres ont été cachés au moment des visites dans les groupes armés, ou abandonnés par leurs chefs d’unité à l’échéance du brassage de leurs unités, de peur d’être poursuivis par la justice. D’autres enfants ont fui les unités dans lesquelles ils servaient dès que l’opportunité leur était offerte ; d’autres ont menti sur leur âge, échappant aux méthodes de vérification de très perfectibles, préférant rejoindre le processus de démobilisation et de réintégration réservé aux adultes qui offre une prime incitatrice de 100 USD. Les programmes réservés aux enfants prévoient en effet des opportunités bien plus restreintes. Après une semaine dans un centre dédié à la vérification des Etats civils et au désarmement, les enfants sont dirigés vers des ONGs nationales chargées de leur enseigner une activité génératrice de revenus (ébénisterie, coiffure). Les rapports pointent de graves dysfonctionnements de la CONADER. Manque d’encadrement et de suivi, mauvaise gestion, retard dans les financements, les programmes n’ont pas atteint les objectifs. Au point que les bailleurs internationaux ont hésité à poursuivre leur soutien. Les enfants sont restés dans les structures d’accueil des mois durant, avec une motivation qui s’effritait et des perspectives bien moins claires que ce qui leur avait été promis. Le retour dans les familles, quand il était possible, est resté douloureux, peu préparé. Certains confiaient rapidement leur envie de réintégrer un groupe armé dans lequel « ils étaient quelqu’un, où ils pouvaient se faire respecter et obtenir de la nourriture facilement auprès des civils. » Les milices encore actives n’en demandent pas autant. Les entreprises privées de sécurité qui fleurissent dans les zones de conflit et les milices d’auto-défense non plus. Les enfants soldats sont désormais des recrues de choix.

L’armée ne connaît pas d’enfants, ne connaît pas d’adultes. On était tous à la même enseigne. Quand tu es en brousse, l’arme que tu utilises, c’est toi qui la portes. Si c’est une roquette, c’est toi qui la portes jusqu’à ce que la bataille soit finie. Si tu n’es pas mort, tu reviens avec, mais si tu meurs quelqu’un d’autre reviendra avec. (...) Il peut y avoir un travail vraiment dur, tellement difficile que  tu en pleures. Tout le monde sera là à te regarder jusqu’à ce que tu te fatigues. Tes amis te diront que ce n’est pas eux qui t’ont donner ce travail à faire, donc ils ne peuvent pas t’aider. Même si tu es enfant on te bouscule, on te dit « hé toi ! Pousse toi de là !». Tu avances doucement avec les larmes qui coulent abondamment. Tu regardes tout ce monde qui t’ignore mais tu exécutes quand même. (...)

Mais quand on regarde bien, on mettait toujours les petits en première ligne, avec quelques grands, des punis. Moi j’ai compris que dans l’armée on profitait de nous, parce quand il y avait une bataille, ils nous disaient d’aller voir devant. Ils disaient « si vous voyez un ennemi, vous lui tirez dessus. Faut pas raisonner, vous tirez !». Eux les grands, ils attendaient derrière. D’ailleurs quand ils font leur recrutement, ils ne prennent que des enfants. Ils nous mettent en première ligne et nous disent d’aller chercher l’ennemi devant.  Nous les petits on avance et eux restent planqués derrière. Nous les enfants on ne se rend pas compte de ce qui nous attend quand on va devant. Beaucoup meurent. Si tu as de la chance, tu t’en sors. Si tu as peur et si tu te replies, tu te fais tirer dessus par tes propres soldats. C’est comme ça, tu dois toujours aller vers l’avant, même si le feu des balles est fort, tu dois avancer. D’ailleurs ils nous ont utilisé encore quand ils faisaient leur recrutement. Moi j’étais encore un enfant et on m’envoyait recruter. Je devais faire croire aux autres enfants que l’armée c’est le pied, qu’on paie bien, que nous sommes les défenseurs de nos pères et de nos mères. Souvent quand je voyais une connaissance qui me montrait une photo, une photo d’un de ses amis ou de ses fils, même si je savais qu’il était mort, je lui faisais croire qu’il vivait quelque part. L’armée c’est du mensonge tout le temps.

Nono, originaire du Bas uele –province de l’équateur, engagé volontaire dans  la composante Mai-Mai à l’age de 14 ans. Enfant soldat durant 5 ans.

 Depuis 2004, même si le conflit n’est plus aussi généralisé, des zones de confrontation demeurent en RDC et on estime que 7000 enfants resteraient associés aux groupes armés. Ce chiffre ne tient pas compte de tous ceux qui sont enlevés par la LRA (L’armée du Seigneur) de Joseph Kony qui sévit dans les zones frontalières du Soudan, de l’Ouganda et de la RDC. La milice aurait enlevé plus de 25 000 enfants pour gonfler ses rangs ces dernières années. Joseph Kony est recherché par la CPI depuis mai 2005. Le gouvernement ougandais, après avoir assuré de sa pleine collaboration, estime dorénavant que son arrestation pourrait être un obstacle au processus de paix.

Dans les missions d’éclaireurs ou d’espionnage, nous (les filles) nous rendons dans les camps adverses avec beaucoup de ruses. Par exemple, je peux aller comme une simple vendeuse de pains, de beignets ou de cigarettes. Et là, on me laisse facilement entrer dans le camp. Comme on dit, les hommes sont toujours faibles devant les femmes, surtout les soldats quand ils voient une femme dans leur camp. C’est tout de suite qu’ils se mettent à crier après elle. A siffler. Là, ils commencent à te poser des questions : « tu t’appelles comment ? tu viens d’où ? tu vas où ? qu’est ce que tu vends comme marchandises ? tu n’es pas soldat ? » Parfois, les soldats du camp adverse essaient de t’intimider. Ils te disent comme ça : « Hé toi femme, tu es militaire ! ». Tout ça, c’est pour voir si tu cèdes aux intimidations et dévoiler ta vraie identité. Mais le vrai interrogatoire, c’est à la compétence du commandant. Il y a toujours une jalousie entre les officiers et les simples soldats en ce qui concerne les relations avec les femmes. Ce sont surtout les officiers qui couchent avec les femmes.

Devant le commandant, moi je saute sur l’occasion pour dire que je suis civile, que je suis une simple vendeuse. Alors là, le commandant dira « Oh toi, tu es une belle femme, reste avec moi. Tu vas commencer à préparer pour moi (faire la cuisine) et faire le ménage. » Là, tu fais tout ce qu’il te demande. Tout sans réfléchir, et sans refuser. Jamais. Vous savez, les hommes dévoilent facilement leur secret aux femmes. Alors il te dira au bout de quelques jours quels types d’armes ils ont, et le nombre aussi. Il te dira ce qu’il compte faire comme attaque, quand et comment. Après, je cherche un  moyen pour m’évader, avec une preuve que je rapporterai à mon commandant : je peux prendre les sous-vêtements du gars, ou sa carte militaire s’il en a une. N’importe quoi qui peut être convaincant. Il faut juste être forte jusqu’au bout. Très forte. Moi, je n’ai jamais été arrêté dans mon métier d’espionnage. Je n’ai jamais tué. La seule fois où je me suis fait vraiment arrêtée, c’est parce que j’ai voulu fuir mon unité.

Mamie, originaire de Kisangani -province orientale,, recrutée de force dans la composante MLC à l’âge de 14 ans. Enfant soldat durant 8 ans