République Démocratique Populaire du Laos

Global Alienation

Pî Pop

En République Démocratique Populaire du Laos, des familles entières sont marginalisées sous prétexte d’être pî-pop -des vampires. Le village de Ban Dong Mak ngéo est un carrefour, un croisement de la superstition et de l’oppression totalitaire. Il regroupe deux communautés religieuses -les animistes et les catholiques- qui présentent un danger pour le Parti (nom qui désigne le parti unique qui se maintient sans partage au pouvoir depuis 1975).

Même si la liberté de culte est officielle au Laos, les communautés religieuses représentent une menace pour un pouvoir qui veut avoir contrôle sur tous les esprits. Les catholiques sont ainsi tolérés mais étroitement surveillés. De leur côté, les animistes sont victimes de la superstition.

Un début. C’est bien ce qui manquera à ce texte. Une amorce. Et s’il manque un début, c’est parce que je me suis aperçu à la fin qu’il n’y avait rien pour les aider. Ni religion, ni orgueil, ni appartenance, ni vengeance. Rien.

 

Je recommence. En passant par la fin.

On est à l’approche du 2 décembre, le jour de l’indépendance. Le jour de l’Unité Nationale et de la Libération. Je venais pour la dernière fois dans ce village. Sans le savoir. 

 

Ban Dong Mak Ngéo. Un village portant le nom d’un fruit qui n’existe plus.

L’unité nationale, ça se dirige. Comme tout le reste. Et mieux que tout le reste. La ferveur obligatoire en plus. Alors je reconnais tous ceux que je suis venu visiter, rassemblés autour d’un discours plein de consignes, un discours faussement enthousiaste mais vraiment hargneux, planté sur le petit haut d’une caisse en bois. Ils l’écoutent. Sans questions. Sans agitation. Sans protestations. Sans semblant d’intérêt. Ils feront ce qu’on leur laisse d’ordres, le jour venu. Comme tous les autres laos. Et pas moins que les autres. J’en suis sûr. Mais j’en suis encore plus écœuré. Ce n’est décemment pas ici que le Parti doit venir retendre son autorité. En directeur de conscience. Et se faire devenir Dieu. 

 

Ban Dong Mak Ngéo n’est pas seulement un village au bord de la fête nationale. C’est aussi un village dans lequel on laisse pourrir des centaines de laos dont on ne veut pas. Dont on ne veut absolument pas. Ils y pourrissent. Il ne faut pas le dire autrement. A moins de vouloir mentir. Tous sont déclarés Pî Pop.

VAMPIRES

La liberté du culte est officielle au Laos. Comme tous les autres droits fondamentaux. Et elle est bafouée. Comme tous les autres droits fondamentaux. La constitution l’atteste : vous pouvez pratiquer la religion que vous désirez. Toutes les religions, sans exception. A condition qu’elles ne viennent pas marcher sur ce que dit le Parti. Si elles ne viennent pas désenclaver la conscience de chacun. Des catholiques vous le disent à Savannakhet, ou à Vientiane. Des musulmans et des protestants également. Ils ne sont pas « à l’aise ». Tout ce qui est marginal reste soupçonné. Tout minoritaire qu’il soit. On gagne sa tranquillité dans la masse, pas dans ses marges.

Pî pop. Vampires… on lève la main devant la bouche pour vous l’expliquer, et on laisse découvrir son petit doigt flanqué d’un ongle long. Très long. En amulette.

Tous sont animistes. Tous sont issus d’ethnies minoritaires, theung ou soung. Et tous avaient pour obligation d’être les heureux bénéficiaires des grandes campagnes nationales d’unification et des programmes internationaux, sous toutes leurs formes, qui parcouraient les grands axes de communication et les grands élans des développeurs qui s’essaient. Le Parti n’a eu qu’à montrer le vide de ses poches pour que l’on finance, sans vouloir le voir, la re-localisation forcée des groupes minoritaires au bord des routes principales. Les theung, aux avant postes de la Révolution, fidèles au Parti et maquisards suscitant le respect. On les appelle encore « les vrais révolutionnaires ». Mais ils ne sont jamais arrivés jusqu’aux ministères. Ils ont été oubliés dans la forêt. Les Soungs eux, sont nés sous le signe de la collaboration avec les impérialistes. En particulier les Méos, les Hmongs. Quand l’un d’eux vous croise de trop près, on se déplace pour vous le dire : « attention… ce n’est pas un vrai lao ». Le Parti n’accepte aucun autre groupe que le sien ; et pour qu’il soit le seul, tous les laos doivent y adhérer. Cet acte consenti, ce soutien réclamé vers le Parti passera par un isolement, un arrachement à tout ce qui fait les émotions, les mémoires et les raisons. On vous y aidera. On vous parrainera. En participant à tout ce que l’on connaît des appareils du Parti. Un village entier peut vous parrainer. Vous montrer la Voie. Vous déclarer l’amitié et la fraternité, au nom de l’unification. Et vous briser. Au nom de leurs peurs et de leurs suspicions. Au nom de superstitions. Il y a 20 ans, le Parti interdisait pourtant toute croyance au delà de la grande idéologie de « l’homme à tout faire ». Son idéologie. Il n’a pas été assez rigoureux… Mais assez sournois. Si l’on suit ce qui se dit dans cette partie du monde, c’est bien la tête qui doit diriger le cœur. Il a gagné les têtes, en écartant les doutes autant que l’on peut écarter les bras. En éliminant le cœur et sa flotte d’émotions et d’envies. 

On prête aux animistes des pouvoirs surnaturels qu’ils sont seuls à commander s’ils peuvent se satisfaire des règles dictées par le shaman. S’accorder les faveurs des convives, attirer le pouvoir et la richesse –l’un n’allant décidément pas sans l’autre-, conserver sa jeunesse et la beauté, gagner la fertilité… Tout homme ou toute femme peut alors jouir d’un pouvoir à la carte, dosé et substanté par le sorcier à l’aide d’incantations et de transes. Et de trocs, en règlements.  Il vous indique une conduite à suivre. Scrupuleusement. Et s’il vient à votre envie d’en vouloir plus, le charme se brise. Pour que vous deveniez Pî pop. Un vampire, qui a besoin du sang des autres pour rester ce qu’il est. La superstition est commode. Elle s’applique dès que l’on en a besoin. Où on en a besoin. Et elle autorise tout. 

Alors on la prend pour ce qu’elle est : une solution, quand elle fait partie du problème. On ne veut pas de ces minorités. Par superstition. Alors on va les chasser. Pour suspicion. Ainsi, un enfant mort né, le décès d’une mère, un décès « simplement » prématuré, ou la disparition d’une tête de bétail deviendront la métamorphose d’un animiste en vampire. Dans un pays dans lequel la mortalité infantile atteint les 130/1000, la mortalité maternelle les 345/1000, l’espérance de vie à peine 57 ans, où le bétail est laissé libre, et où il n’existe pas de centres de santé qui dispense plus que de la crainte médicale. C’est la peur qui parle ; et quand la peur parle, la science et la raison n’ont rien à dire. La croyance se met en chasse et vous piste jusqu’à vous mettre en route, en ordonnant de tout abandonner au village pour qu’il se dédommage, et en pointant constamment le doigt pour ne pas que vous puissiez vous dissimuler. Vous êtes coupable. On le sait en vous croisant. Partout. La superstition se plante comme un pieu. Elle en laisse sa voix et ses traces dans tous les comités de village. Ne reste alors qu’un endroit prêt à vous recevoir. Ou plutôt deux : Ban Dong Mak Ngéo a son homologue plus au sud, aux abords de Paksé. Bordé de la même bienveillance de la communauté catholique.

1/10

LE PARTI GAGNE

J’avais atteint Ban Dong pour la première fois il y a plus de deux ans. Après avoir cherché longtemps. On ne m’en disait rien. Encore une fois. Je recherchais à tort un véritable camp de détention, masqué de soldats. Je ne connaissais ni cette histoire, ni les doigts agiles du Parti. Pas encore. Je ne chercherai plus jamais de cette manière, je me le suis juré par la suite. 

Ban Dong se laisse voir dans le courant d’air de la route n°13, au nord de Savannakhet. Sans barbelés, sans miradors, sans armes et sans coups. On n’y prêterait pas attention. Juste une croix et son Christ, à côté d’une église –je la découvrirai plus tard- montée sur pilotis. Je n’avais personne à qui m’adresser. J’étais resté un moment seul, avant que la fin de journée ne me fasse rencontrer Sœur ML. Puis sœur H qui n’avait pas atteint l’âge de parler à un homme sans timidité. Les bonnes femmes étaient petites. Les voix faibles. Les souvenirs de français presque vieux. Les réponses courtes. Et les marques d’intérêts trop lointaines pour que je ne me reproche pas ma visite. La première rencontre devait être brutalement silencieuse. Sœur ML se méfiait autant que moi. Chacun dépassé par ses préjugés. L’étrangeté de ma visite, des questions en fond de tête, posées devant la religion qui vient supporter les heures lourdes de la misère. Je n’aime pas le bruit de sa canne. Celle de l’homme-Dieu. Mauvaises histoires et passé menteur. Qui ramènent automatiquement le regard vers les soutanes battantes et les grandes chasses à l’âme, qui devaient donner à Dieu son compte de chair. Vers l’horreur délicate de la rédemption et de l’obédience. Vers une piété qui ne dit rien de ses écarts. Je n’aime pas la concurrence des dieux. Ni leur jalousie. Ca impose une distance ce genre de passé. 

Je voulais associer cette petite bonne femme aux affaires de Dieu. Et je le pouvais. Elle officie la messe. Elle prie pour tous. Elle est dans la vie de tous, ou presque.  Impliquée dans le reliquat de leurs vies, en travailleur du réconfort. Avec ce calme solide dans la voix, qui cimente l’idée qu’au final rien ne vous appartient. Brut d’apathie comme tous ceux qui croient que le bonheur vient après la vie ; brut d’autorité parce qu’ils sont sûrs de l’avoir un jour compris. Je la voulais ici, et elle y était. En état de siège. 

Je l’ai dit : on peut être catholique au Laos, sans interdiction officielle. On ne sera pas montré du doigt, mais on restera dans les rumeurs de tous. On ne sera pas pupille de la nation, les bourses d’études vous passeront devant ; on ne sera jamais fonctionnaire, et ça limite les perspectives ici ; on ne sera donc jamais admis au Parti ; on se taira devant vous et on l’ouvrira derrière vous. On peut donc être catholique si on n’en montre pas plus que ça. Les religieux et religieuses sont invisibles ou presque en dehors de leurs murs. Et peu causantes à l’intérieur… on sait l’église infiltrée. Les quelques héritages du catholicisme vietnamien, entre Paksan et Khammouane, zone marchande influente pour les vietnamiens quand les colons français avaient jugé bon d’administrer l’Indochine par les seuls annamites, sont en dépôt de surveillance auprès du chef de  village. L’Eglise ne se fait vraiment voir que sur la place de l’ancien marché français, à Savannakhet. Ban Dong ferait presque exception : il a son calvaire. Et des sœurs fortement encouragées à ne s’occuper de rien d’autre que des « nécessiteux ». Sœur ML le fait depuis 12 ans. Un peu dans la dérision et beaucoup dans le silence. Les Pî Pop aiment toujours leurs esprits entre deux messes, elle me le dira dans le coin d’un sourire. Elle ne fait rien contre. Sans désaffection pour l’homme et le dieu. Sans mépris pour l’homme et le dieu. Elle reste, c’est tout.  Pas totalement dans l’abnégation.  Pour beaucoup moins que ça. Elle est cognée du même coup d’exil. Ca ne la rend pas moins religieuse, mais plus humaine encore.

Le Parti sait ce qu’il fait. Sans rien faire. Il n’a rien commandé, encore une fois. Parce qu’il utilise toujours les craintes les plus pauvres pour déguiser sa politique et masquer sa responsabilité. Il parque deux communautés qu’il craint dans un seul village, à l’air libre, en débarquant les peurs du peuple pour se débarrasser des premiers, et une « obligation des autres», une assistance de fonds bibliques,  pour museler les seconds. Le Parti gagne. Encore.

 

Pas d’explications furieuses. Pas de révoltes fortes. Ban Dong ne dit rien. Plus apaisé par la faim que par la bible. Parce que la terre demande aussi son rachat. Toutes ces familles sont échouées sans rien, avec rien pour espérer continuer. La terre s’achète, ils n’ont rien pour l’acheter. Rien pour l’échanger. Rien pour la travailler. Rien à planter. La plupart des parcelles environnantes sont déjà exploitées et le resteront loin d’eux. Ban Dong Mak Ngéo survit de ce qu’il trouve dans la forêt, dans la terre, et de tout ce qui passe. Et meurt de tout ce qui passe aussi. 

Rien. Je n’ai rien entendu à Ban Dong. Rien qui n’ose dire qu’il existe un ordinaire détraqué au Laos. Pas d’injustices hurlantes, ni fureur. Seulement une criée médicale. Des médicaments. N’importe quoi comme médicaments, ça finira bien par soulager quelque chose. Je me suis définitivement trompé ; on aide personne avec des boîtiers, des objectifs et des questions. Je me sens impuissant. Inutile, et totalement décalé. Je n’ai rien à faire là. Je veux rentrer et faire médecine. Je ne veux plus revenir sans rien. Je veux m’enfuir.  M’enfuir devant cette fillette de 4 ans qui me donne la douleur quadrillée de son ventre, tout en boursouflure. Elle  fut opérée au couteau. M’enfuir devant cette femme qui se traîne sur la pointe de ses coudes jusqu’au bord de mes yeux pour me demander un comprimé. Elle était paraplégique. M’enfuir devant cet homme qui me laisse planté droit devant lui, comme un spectre : j’entends encore ses doigts toucher mon visage. Il était aveugle. ETAIT, ils sont morts. Beaucoup de ces images prises donnent l’image de personnes aujourd’hui mortes. Je ne sais pas le dire autrement. Mortes de tout ce qui se rue sur la faim. Avec des visages troués de fin. Troués parce que les rides ne pouvaient plus rien supporter. La faim d’abord. La résignation et l’incompréhension ensuite. Trop profondes pour suivre leurs cours. Dévidées. Montées sur des corps ovalisés. Tordus par des échines épuisées, moulées dans les courbes que la fatigue leur oblige à prendre. Désireuses de divorcer, faute de tout. Avec l’impression véritable qu’elles tirent de toutes leurs forces pour s’arracher de là, en laissant une grosse arête au milieu du dos, et autant de creux qu’elles viennent soutirer entre les poumons. Une misère devenue raide. Pathologique. A force de démons, certains pourraient ne plus ressembler à des hommes. Et d’autres terriblement.

BÂTARD

Il m’a fallu venir une fois, deux fois …et plusieurs fois encore pour que je me trompe. J’aurai peut être dû photographier vite, à la première rencontre. Je refusais maintenant. Parce qu’on ne revient jamais photographier la mort. Quand on le fait, on le fait une fois, et tout de suite. Et on ne revient jamais. Quand on insiste son retour, c’est parce qu’on sait tout au fond qu’on vient en rattrapage, pour photographier la vie ; sûrement parce qu’on aime ce qui s’entête ; parce que la vie force notre admiration, et que ça aide à revenir… On ne revient plus quand on n’en trouve plus… Ce n’est pas une décision, c’est un état. Je ne trouvais pas la vie à Ban Dong, et je n’aurai pas dû revenir. C’est le traquenard du demi vide ou du demi plein. Idiot mais il faut parfois qu’on se raccroche à quelque chose. Je pensais pouvoir voir la volonté et l’accroche de tous ceux-là. Je n’y parvenais pas. Jamais. Je voyais la mort, seulement. La mort est la seule qui est partout, on le sait ; la vie n’est rien d’autre que ce que l’on agite devant.  Mais ici, personne ne fait écran devant elle. Personne ne fait illusion. On ne cache rien. On n’a pas envie de vivre ici. C’est peut être cette vérité qui m’a refoulé.

Et puis je n’ai plus trouvé de façades. J’ai photographié Ban Dong avec des yeux qui n’en pouvaient plus. Photographier ne suffisait plus. Ecrire est ce que je devais faire. Parce qu’il semble que quand on ne dit rien, on peut vraiment tout entendre... « Qu’ils n’ont pas l’air si malheureux, qu’ils ne sont pas si maigres finalement. ». Pas si maigres, finalement. Je l’ai entendu. Quand on visitait mes photos de leurs bords, avec précaution. En oubliant qu’un ventre rond n’a que de l’air à manger, et qu’il est symptôme de mal nutrition. Sûr que si la misère devait choisir une unité de mesure, ce serait le kilogramme. Elle y gagnerait. Puisque le reste n’a pas l’air de se voir !

 

Il ne faut pas poser trop de questions. Pas au Laos. Celle-ci était parmi les « trop » de ma dernière visite. Je ne voyais plus que de très jeunes enfants et des parents trop âgés, pourtant pas si vieux. «Les adolescents ? Ils sont partis ». Sœur ML le dira dans une gêne maternelle. Ils sont partis de l’autre côté, en Thaïlande. Partis dans le travail illégal. Dans la soumission et l’exténuation au mieux ; dans la défonce, la prostitution et l’abattage au pire. Des gars sont venus les recruter. Des laos. En liaison directe avec la Thaïlande par téléphone portable. Les chefs de village se chargent de faire « la sensibilisation » sur toute la rive du Mékong et touchent une récompense proportionnelle au nombre de « candidats recrutés ». La superstition a ses limites. Et ses maîtres.

 

Ban Dong est un carrefour.  Un  croisement de la superstition et de l’oppression totalitaire. Son bâtard. Et comme partout dans le monde que j’ai visité, les bâtards, on n’aime pas. C’est peut être par là qu’il faudrait commencer.