Global Alienation

République Démocratique Populaire du Laos

Bo Shop

Les familles les plus démunies et les mendiants sont chassés de la capitale. En plein coeur de Vientiane, une dizaine d’hectares de marécages regroupait plus d’un millier de « bo shop », des personnes « pas bien », peu fréquentables.

 

Et les personnes que l’on ne fréquente pas dans un Laos qui prône officiellement l’ouverture et la libéralisation de l’économie, ce sont les plus démunis, tous ceux qui ne rapportent rien et qui ne consomment rien, ou seulement les restes de ce qu’on a déjà digéré deux fois au minimum. Eux et les ennemis du Peuple : les minorités Hmongs mis au banc depuis 35 ans.

« Ca n’existait pas avant », le patron de ce restaurant le dit, agacé. Réellement agacé, en revenant de son geste, le même qui chasse les mouches : « C’est vrai ! Avant, le régime était peut être plus dur, les gens étaient peut être moins libres, mais au moins ils ne venaient pas mendier, ils avaient le sens de la dignité ! » Le sens de la dignité…

Lui est français. Il est installé avec plusieurs restaurants à Vientiane depuis une vingtaine d’années, en le payant de toute sa complicité. Ceux qui ont l’air de manquer de dignité, ce sont en partie des montagnards, des femmes, qui doivent supporter ce qu’elles sont, des Hmongs avant tout, qui n’ont plus la force de cultiver après le décès de leurs maris, qui ont perdu leurs terres, et qui doivent partager ce qu’elles n’ont plus avec leurs enfants. Elles viennent du Nord, et ne rêvaient pas de Vientiane. Les autres sont vietnamiens, ou laos, on ne sait plus très bien. Ils étaient originaires du sud Vietnam, ralliés au nord quand ils ont choisi de servir l’armée de révolution, et n’ont rien vu de la chute de Saïgon. Ils marchaient sur Vientiane avec les troupes de Kaysone, et devaient rester pour occuper le terrain, en tête de pont. Hanoï a vite oublié de les rappeler, de les payer, et a recruté de nouveaux cadres pour se faire représenter : la révolution devait changer de tête. Et oui, tous les vietnamiens n’ont pas eu les mêmes entrées sur le sol lao…

 

Eux sont entrés par la porte de service. Service militaire d’abord, service commercial ensuite. Hanoï a dû décider qu’ils seraient d’excellents attachés commerciaux, tout au pourcentage. Ils vendent ce qu’ils peuvent dans les rues depuis vingt ans. Avec la marge qu’ils peuvent. Ca ne paie rien. Surtout pas l’indulgence et la reconnaissance du gouvernement lao qui leur refuse la nationalité, donc tout espoir de propriété, et de terre. Leur accorder la classe agricole, c’est encore trop. Ingrat. Revanchard… Mais le Parti ne risque rien à les ignorer, le Vietnam est consentant. Consentant et plus. Il installe la concurrence depuis quelques mois : le Vietnam libéré accouche d’une classe d’enfants abandonnés, qui peuplent les rues et qui mendient de tout. Besoin de manger, besoin d’amour, besoin de famille… Vientiane les embarque : de riches familles vietnamiennes s’achètent un peu de gentillesse et les prêtent au marché à conquérir : la rue, la valeur d’une caisse marchande autour du cou durant toute la journée, en face de la concurrence thailandaise. 

La misère réunit tout ce qui manque de dignité dans un marigot en plein cœur de Vientiane, en face du Talat Sao, agglutiné au bord de la gare routière. Véritable jointure des instants furtifs et des histoires éternelles. On y passe, vite, ou on s’y enferre. Un bidonville mouillé et cartonné. On y vit dans du carton. Des années de cartons ; des années de miettes ; des années décomposées ; putréfiées. On y vit de ce que les autres laissent ou de ce qu’ils oublient Des années de fatalité. Des années de soumission.. Des années de crache misère, d’égouts et de croque poubelles. Des années de face à face. Face à soi, face au dégoût, et face aux autres qui ne pèsent pas plus lourds que vous mais qui vous gardent la tête dans la fatigue et la faim. De tout leur poids. Le marigot sent le carton mouillé. Fort. Il sent tout ce qu’on doit taire. Il sent la fin.

Mais il devra bientôt ressembler au Champ de Mars. L’année 2000 était l’année du tourisme pour le Laos, et même s’il n’était pas prêt,  il avait ses projets : cet immense marécage devra bientôt trouver le touriste et embellir le bord des « Champs Elysées laos », qui s’étendent depuis le Palais présidentiel jusqu’au Patuxay, un arc au triomphe modeste construit par les américains avant la Libération. Il faut donc céder la place, sans demander plus que ce qu’on vous accorde. C’est à dire rien. Vous n’avez droit à rien puisque vous n’avez rien, et que vous n’êtes rien. La misère ne se compte nulle part, puisqu’elle ne vaut rien. Celui qui mendie n’existe ni dans les rangs des champs, ni dans les rangs des comités de village, ni dans les rangs des administrations, ni même dans les rangs laos… Vous êtes dans une autre classe. Celle que l’on considère improductive, celle que l’on ne regarde pas, celle que l’on qualifie de « bo chop », pas fréquentable. Des hommes sans mains. Qui ne servent à rien. Fainéants parce que tout le monde le pense, sans embarras. Fainéants parce qu’ils ne rapportent rien au Parti, rien aux étals, rien à personne. Ou presque : des jeunes gars débarquent sans timidité pour racketter une part de la manche et vous garder une place dans le taudis. On ne veut pas en dire plus. 

La mendicité se tient bien au Laos. Elle ne s’étend pas. Elle n’est pas cette population de trottoir, que l’on enjambe. Elle s’agenouille, sans rien réclamer trop haut, en restant à distance. Elle n’a pas suffisamment vécu pour avoir des allures professionnelles. On peut finalement l’ignorer sans trop se faire mal. Ignorer sa  fatigue, sa peur, ses figures émaciées, ses caractères hors d’usage… Oublier l’ignorance, la servilité dégradante, la résignation, la soumission, la répression, l’abandon, … Tout ce qui accompagne la misère, et que la pudeur a du mal à retenir. Ce que la dignité ne ramasse plus.

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LA MENDICITE SE TIENT BIEN

Mais on ne l’aime déjà pas. Le Parti n’aime pas ce qu’il ne peut pas contrôler, ce qu’il ne peut pas saisir et ponctionner. Et la mendicité est insaisissable. Pauvre et insaisissable... Elle n’appartient à personne ; elle n’accepte plus aucune idée, plus aucune idéologie ; elle n’adhère plus à rien , ne sait plus faire semblant, et survit avec trop peu pour qu’elle ait peur de le perdre. On ne la tient pas comme on garde le reste du peuple, une main sur la nuque pour que vous regardiez vers ce que vous pouvez perdre. Chacun a toujours quelque chose à perdre. Mais pour elle, le Parti ne peut rien. Rien pour la diriger et la neutraliser, à part l’affaiblir encore un peu pour qu’elle reste tranquille. L’affaiblir au point qu’elle finisse par se montrer dans les rues, devant les portes, et qu’elle vienne gêner tout le monde. Au point qu’elle se fasse détestable. D’elle-même. Au point qu’elle ose réclamer. Au point qu’elle finisse par donner l’impression de coûter à tout le monde. Parce que c’est au fond la seule chose qui dérange…

Dérangeants aveux d’une ville où deux mondes s’articulent douloureusement, l’un dégageant la farouche volonté de s’affranchir d’une catalepsie qui pourrait se révéler contagieuse.

 

L’après libération demandait toute la validité des corps. L’ouverture demande aujourd’hui toute leur rentabilité. Tout ce qui n’est pas autosuffisant n’est pas rentable. Il n’y a pas qu’ici qu’on le pense, et il n’y a pas qu’ici qu’on le cache, mais c’est ici qu’on pratique encore les transferts de populations parce qu’elles dérangent. Parce qu’elles montrent qu’une partie du peuple supporte mal les coups de vis du Parti, sa bienfaisance et son  « intelligence ». 

Et c’est encore ici que le handicap n’est rien d’autre qu’une punition. Qu’il ne peut rien être d’autre. Expliqué comme une sanction de la vie, sans alternative. Une sanction méritée. Comprenez : le handicap coûte cher. Et il ne rapporte rien. Alors la mutilation s’appelle fainéantise ; la poliomyélite s’appelle simulation ; la psychiatrie s’appelle possession ; « fou » se dit Pî Ba, génie dans la tête. Ne comprenez plus. L’ignorance ne suffit plus à tout expliquer. Oser donc parler à cet ancien, qui s’était bricolé une jambe sans fortune, et on vous fusillera du regard, en attendant la fin pour venir vous le dire sans rallonge de sentiments : « c’est un fainéant ». Il avait sauté sur une mine plantée dans son champ, et aucun de ses enfants n’avait voulu survivre jusque là pour le prendre en charge. C’est de sa faute. Et après tout « il lui reste des bras, pourquoi n’en fait-il rien ?». Même pensée pour ceux qui traînent dans la poussière leur vie et leurs jambes amorphes. Un, seulement un, semblait avoir réussi à ne rien accepter. Il serrait le poing et le regard. De rage ou de souvenir, je ne sais pas. « Un fou, ingénieur au temps des français», c’est tout ce qu’on sait dire de lui. Comme si ça l’avait puni. Dans sa « folie », il m’avait évoqué un camp dès 1975 ; un camp et sa famille, laminée dans la rééducation. Fou… Encore une histoire rêche qui crève sur le trottoir. Une histoire qui enfonce. Une histoire qui m’enfonce. Un peu plus. 

 

En moins d’une matinée, tous les taudis avaient été rasés, et leurs occupants pris par la main pour quitter la ville et rejoindre la rizière, une vingtaine de kilomètres au nord, route de Luang Prabang, dans un village qui ne les attendait pas. Et qui n’en voulait pas. Ils étaient tous revenus dans la quinzaine. La misère remettait ça. Pas très digne tout ça …