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Planète - Sierra Leone

Black Face - les conséquences de la pêche intensive

Pour faire face a une demande toujours grandissante de ses consommateurs en produits de la mer, l’Union Européenne a passé des accords avec 17 pays pour exploiter l’excédent de leurs ressources halieutiques. Un marché considérable qui ouvre les portes aux techniques de pêche clandestine. Les conséquences sont désastreuses sur l’environnement aquatique et sur le plan de l’économie locale.

 

Reportage en Sierra Leone.

Tombo. A une heure de route seulement au sud de Freetown. Un gros bourg de pêcheurs qui s’étale sur la cote. De minuscules kiosques, portes ouvertes sur leur bric-à-brac, jalonnent les rues boueuses qui convergent vers le port. Tous les kiosques vendent les mêmes articles, en double ou en triple. Bassines, casseroles bon marché, outillages. Le tout made in china. Les églises évangéliques et les mosquées sont elles aussi en double ou en triple : Slogans d’unité, de solidarité, slogans de rédemption et de châtiments. Tombo n’échappe apparemment pas à l’œil de Dieu…Ni à la vague des prêcheurs de nouveaux évangiles, aux voies rauques et saccadées, qui déferle sur l’Afrique. Tombo a tout l’air d’attendre son exorcisme.

 

La mer est grise. Le temps pluvieux. Retour de pêche. Les filets déversent leur prise et passent au « tricot » pour être réparés. Les prix se discutent, haut dans les tons, pendant qu’au bord de l’eau on coupe les têtes et on sépare les viscères. Ce dont on ne veut pas est jeté à l’eau. L’activité n’est pas débordante, « pas comme avant’’ selon les plus anciens. Un gars s’approche. Mr.P. Il parle doucement, caché sous sa cape de pluie rouge. « Si vous en voulez, je vous donne mon numéro de mobile. Vous m’appelez dans deux heures. Je vous montrerai. » Il porte un badge bleu, ce qui fait de lui un membre de l’association locale des pêcheurs. Le business qu’il propose n’a pourtant rien de régulier.  « Du shine nose », dira t-il fièrement en soulevant le couvercle d’une immense glacière, deux heures plus tard. « Le meilleur, le plus gros et le plus rare » ajoute t-il. 

 

Le responsable de la radio communautaire explique : « les pêcheurs ne veulent plus vendre le shine nose aux sierra léonais. Ils préfèrent le vendre aux étrangers. Surtout aux chinois. Ils savent qu’ils peuvent en tirer un bien meilleur prix. Un jour, les chinois sont venus à Tombo et ont dit aux pêcheurs qu’ils paieraient toujours un bon prix. Meilleur qu’au marché. Alors, Ils gardent leur pêche en attendant que des acheteurs viennent. Ils montrent la quantité qu’ils ont, et les prix se fixent comme cela. Sans peser. Et maintenant les acheteurs chinois réguliers ne se déplacent même plus. Le business se fait par le téléphone mobile. » Quelques pêcheurs se sont donc enrichis très rapidement, montant une véritable entreprise de 7 a 8 embarcations, pendant que d’autres ont cessé leur activité, faute de rentabilité. Des familles entières de pêcheurs ont quitté le village pour vivre ailleurs, ou se « soumettent à la bonne grâce de ceux qui sont devenus riches », pour un travail de main d’œuvre payé à la journée. 

« Tout ça, c’est a cause de Black face »

Black Face, c’est le nom donné à l’énorme chalutier qui vient croiser au large de la cote. On le voit d’ici, tirer des filets immenses. Pavillon invisible, mais l’opinion est unanime, ce sont des chinois à bord. Ces dix dernières années, les chalutiers listés pour leurs activités de pêche clandestine sont pour la plupart enregistrés en Chine et en Corée du Sud. « Parlez en avec Mr C, il vous racontera. » Tous les pêcheurs vous renvoient vers Mr C et son anecdote. Mr C a croisé la route de Black Face d’un peu trop près. L’altercation s’est soldée d’un coup de fusil en guise d’avertissement, et sa pirogue s’est renversée dans le remous des hélices. « Parfois nous voyons plus de dix bateaux au large. Ca a commencé dès la guerre civile, en 1992, mais ça s’est intensifié depuis que la paix est revenue (2002). Maintenant, la distance se rétrécit entre leurs vaisseaux et nos pirogues. Nous le voyons bien. Nous, les pêcheurs, nous sommes obligés d’aller de plus en plus loin, mais nos pirogues ne sont pas faites pour affronter les grosses vagues au large. Nous connaissons beaucoup d’accidents. Mais il n’y a plus de poissons près de la cote, nous n’avons pas le choix. Nous sommes aussi obligés d’utiliser des filets avec des mailles de plus en plus serrées pour prendre au moins de quoi nous nourrir et vendre un peu. Mais ce sont de jeunes poissons qui n’ont pas pu encore  grandir. Eux, les chinois,  ils viennent de plus en plus près avec leur bateau. Nous voyons tous les jours un grand nombre de poissons morts qui flottent sur l’eau. Ce sont les poissons qu’ils rejettent. Beaucoup de petits et de jeunes poissons. Ils ne viennent ici que pour pêcher certaines catégories de poisson. Ils jettent tout le reste, mais les poissons sont déjà morts ! Quel gâchis ! »

Selon l’ONG internationale Environmental Justice Foundation et l’organe onusien pour l’agriculture et la sécurité alimentaire (FAO), la pêche illégale représenterait près d’un tiers du volume global de l’activité en Sierra Leone, et les trois quarts de cette pêche pourraient être rejetées par les équipages eux-mêmes qui ne gardent que les espèces les plus rentables commercialement. Les pertes pour la Sierra Leone s’élèveraient a 29 millions de dollars chaque année. 

Au niveau mondial, les pêcheurs clandestins rejetteraient entre 11 et 26 millions de tonnes de poissons, morts ou incapables de survivre. Entre 10 et 23 milliards de dollars de perte sèche. Les chiffres grossissent toujours, alors que 80% des  zones de pêche mondiales sont déjà surexploitées.

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Les appétits de l’Union Européenne

Où vont ces pêches ? Personne n’en est sur. Black Face n’est jamais arrimé au port de Freetown. Et les entreprises de pêche chinoises se font discrètes, même pour la chambre de commerce. En revanche, le port de Conakry, dans la Guinée voisine, abritait lui, en 2005, 53 bateaux connus pour leurs activités illégales. Le circuit de commercialisation reste flou et les autorités ne souhaitent pas l’éclaircir. Elles se réfugient derrière un discours –hélas !- habituel : manque de moyens pour agir, développement d’un secteur créateur d’emplois et de richesse, manque de transparence dans les contrats…

Les conséquences de la surexploitation des ressources océanes en Afrique de l’ouest viennent pourtant d’être pointées par des rapports d’organisations onusiennes et  internationales. Et en point de mire, l’Union Européenne. Les eaux territoriales des pays de la Communauté ne suffisent plus à nourrir les appétits grandissants  de ses ressortissants en produits de la mer, poissons et crustacés. Les dernières politiques et les législations en matière de protection des espèces, et les contrôles de plus en plus sévères empêchent la suractivité de la zone territoriale européenne. Pragmatique, l’Union a donc passé des accords avec 17 pays dans le monde, dont 8 en Afrique de l’ouest pour faire face a la demande. Les textes stipulent que « L’Union européenne se réserve le droit d’exploiter le surplus de la pêche moyennant compensation financière » La Guinée a signé les accords. Pas la Sierra Leone.

 

Les législations sont en effet bien plus élastiques dans les pays en voie de développement, qui voient d’abord la possibilité d’argent immédiat. L’Union Européenne profite ainsi de cette géométrie variable. Les compensations pourraient atteindre entre 400 milles et 86 millions d’euros chaque année suivant les pays. La Guinée aurait empochée près de 20 millions d’euros sur ces cinq dernières années. Des montants pourtant négligeables comparés aux coûts des conséquences environnementales et aux bénéfices que pourrait rapporter un commerce qui serait normalisé, selon les organisations internationales. Manque de prise de conscience, manque de moyens, corruption et filière parallèle, le business emprunte tous les chemins. Au détriment des pêcheurs locaux d’abord, puis des consommateurs au bout de la chaîne. L’Union Européenne, en passant ces accords, sait parfaitement que le poisson provient en grande partie de pêche clandestine, utilisant des bateaux de plus en plus gros, qui utilisent des méthodes et des outils qui ravagent toute la faune aquatique. Les pêches s’opèrent dans des conditions d’hygiène qui ne répondent pas aux standards que l’Union applique a elle-même, et la chaîne du froid reste douteuse. 

 

Double politique ? Ces accords bilatéraux semblent ignorer les accords DG Sanco, que l’UE défend. Une liste de critères précis sur la chaîne des produits alimentaires, de la pêche ou abattage jusqu'à la commercialisation, en passant par la conservation avant d’obtenir un numéro de licence qui autorise la possibilité de commerce. Un label de « bonne conduite », en quelque sorte. Mais le système comporte des failles. Intentionnelles ou non. Le contrôle de ses critères est laissé aux institutions des pays qui souhaitent adhérer, et non aux équipes de l’Union Européenne, qui n’en a de toute façon pas les moyens  même si les accords leur réservent ce droit. Un accord qui satisfait tout le monde et qui dédouane largement l’Union Européenne. 

« Que voulez-vous que nous fassions ? »

Les autorités sierra léonaises se réfugient derrière leur impuissance et renvoient la faute vers les concernés : « Nous n’avons qu’un seul bateau. Et parfois pas de carburant pour le mettre a l’eau. Nous avons proposé, avec les organisations internationales, des plans d’aide au développement aux pêcheurs, mais ils les ont systématiquement refusés ! Ils n’arrivent même pas à s’entendre entre eux. Que voulez-vous que nous fassions ? » « Vrai ! répondent les pêcheurs. Ils nous ont proposé des crédits pour acheter des nouvelles pirogues et des filets. Mais nous n’avons pas assez d’argent pour qu’ils nous accordent le crédit ! Nous avons deux associations ici, à Tombo, pour nous défendre. Mais elles sont dirigées par ceux qui font les affaires avec les chinois ! La police maritime n’intervient jamais quand les chalutiers sont au large. La police les voit pourtant ! On dit même que les chinois préviennent avant par radio quel jour ils seront là. Pour qu’on les laisse tranquilles ! Et puis, le véritable problème, c’est qu’il y a de moins en moins de poissons a pêcher !»

Le conflit est là. Latent. Parfois ouvert. Les pêcheurs du village de Tombo n’hésitent pas à faire le parallèle avec les diamants de la guerre civile : les diamants du sang. « Ceux qui se font beaucoup d’argent maintenant oublient que leurs enfants devront manger demain. On est prêts a tout quand on a faim ». La manne d’aujourd’hui peut devenir la guerre de demain.

 

Tombo n’a pourtant rien d’un paysage désolé. Le village semble avoir pris ses aises, reflet d’un nouvel eldorado pour quelques uns, et d’une nasse misérable pour tous les autres. Des bars bruyants qui diffusent les grands matchs du championnat de football d’Angleterre, grâce à la réception satellitaire, couvrent les prières du soir. Les contrastes se creusent et ne se regardent plus. Le business a plongé dans la précarité près de la moitié des familles de pêcheurs artisanaux du village qui ne se nourrissaient et ne survivaient que grâce a leur activité. Pour eux, la reconversion n’existe pas dans un pays classé dernier de l’indice de développement (179eme), et ou 70% de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de un dollar par jour. 230 000 personnes dépendent encore directement de la pêche artisanale, sans compter tous les secteurs annexes dans le commerce, le fumage, la construction de pirogues et les filets. Le poisson représenterait encore 80% des protéines essentiels à l’équilibre de l’alimentation (source FAO, EJF). 

Mr C fixe les pirogues qui dodelinent dans le port, les yeux dans le vague : « Je ne sais rien faire d’autre que de pêcher. Nous n’avions jamais manque de nourriture auparavant. Je ne sais plus comment faire vivre ma famille maintenant. » Il s’éloigne, en longeant la plage. Mr P, lui, a conclu son affaire d’un seul coup de fil. Il se précipite vers le bar « pour fêter ça. »